Discutons avec Mohamed SASSI

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 Défaillance périlleuse

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Date d'inscription: 09/07/2007

MessageSujet: Défaillance périlleuse   Sam 14 Juil - 20:27

Défaillance périlleuse

Le Maroc pâtit aujourd'hui de l’absence d'un élément fondamental à la vie politique qui garantit, en principe, un certain contre-pouvoir indispensable au jeu politique et constitue la clé de voûte de toute vie politique saine.

Par le passé et en dépit des événements tragiques qui ont ponctué l’histoire récente du Maroc, la scène politique marocaine a toujours été marquée par l’existence d’une force politique intègre et consciencieuse, active et omniprésente, qui se démarque par son oeil critique, son accompagnement, son suivi et son contrôle de l'action politique officielle et par ses initiatives mobilisatrices.

Le Maroc disposait donc d'un instrument de réforme et de réajustement qui faisait subir aux sphères exerçant le pouvoir une épreuve continue. Il passait au peigne fin la situation politique dans le pays et exerçait pleinement son droit à la différence. Il construisait son propre discours d’opposant et proposait, face à l'approche officielle, des conceptions et des points de vue alternatifs. C'est ainsi qu'une certaine pluralité a pu s’imposer en dépit de la résistance des structures en place. Les porteurs d'un projet sociétal différent ont pu faire entendre leur voix. Le pouvoir officiel en place était donc confronté à un contre-pouvoir moral sérieux qui faisait le poids et qu’il ne pouvait ignorer ou retrancher de ses calculs politiques.

Il s'agissait donc d'une véritable opposition qui se distinguait au moins par quatre caractéristiques :

1- La compétence et l'expertise car elle réunissait d'éminents intellectuels, des chercheurs et d'hommes du savoir chevronnés.

2- Elle bénéficiait du respect et de la considération de l'étranger et disposait de relations avec des forces mondiales ambitionnant la libération, la démocratie et la justice sociale.

3- Elle disposait de liens forts avec le peuple, bien qu'elle n’était pas profondément ancrée au sein de la société et ne disposait pas de structures parfaitement harmonieuses et complémentaires. Elle se voulait néanmoins le porte-parole du sentiment général du peuple, lequel, de son côté, en faisait un dépositaire de sa confiance, de ses aspirations et de ses attentes et arrivait à s'y identifier sans avoir besoin d’adhérer officiellement à ses rangs.

4- Elle était constamment disposée à dire la vérité et à faire état de son évaluation de la situation et des problèmes dans le pays, à proposer des issues pour les crises et à dissiper les discordes. Elle faisait preuve de courage, sans crainte ni hésitation, lorsqu’il s’agissait d'exprimer haut et fort ses prises de position car dans sa logique, cela relevait de ses obligations, de ses responsabilités et de sa raison d'être, convaincue qu’elle était de la justesse et de la crédibilité de ses actions.

C'est ainsi que l'opposition adressait ses critiques au régime, à certaines de ses orientations et à leurs éventuels risques et conséquences et s’y opposait farouchement. Ce fût le cas du plan triennal de 1978, du refus de la paix sociale dans sa version officielle, du rejet des restrictions imposées aux études supérieurs (1980-1981), de l’inacceptation de l’augmentation des prix des produits alimentaires de base en 1981 … L’opposition se mobilisait contre des plans et projets qu allaient sérieusement porter préjudice à la masse populaire et s’organisait afin de s’y opposer. Cependant, l’opposition n’était pas systématique et la critique n’était pas un objectif en soi. Elle n’hésitait pas à accueillir favorablement certaines initiatives louables. Ce fut le cas de la marche verte, du rapprochement et de la coopération à l’échelle du Maghreb. Bien plus, elle accordait son soutien direct à de telles démarches.

Pour sa part et avant de prendre quelque décision ou initiative, le régime accordait une importance certaine à l’éventuelle réaction de l’opposition et ne considérait pas que celle-ci s’amusait à «gérer le ministère de la parole» car il avait pertinemment conscience que les prises de position de celle-ci étaient fondées sur des bases solides, sur la sincérité, l’expérience et l’interactivité avec les intérêts et les opinions des grandes masses. C’est ainsi que le régime craignait les conséquences fâcheuses de ses propres décisions. Tantôt il y renonçait en tout ou en partie, tantôt il cherchait d’autres alternatives ou encore mettait en œuvre ses décisions en feignant de prendre en ligne de compte les points de vues adverses et appréhensions de l’opposition. On a pu aussi le voir essayer de rattraper le tir après un certain temps ou se forger d’autres moyens de persuasion. L’important est de savoir que la tendance au pouvoir absolu ne signifiait pas pour autant, pour le régime, de faire fi de la difficulté d’exercer un monopole total du pouvoir décisionnel et de l’éventualité de déboucher sur une crise ou une guerre civile s’il s’obstinait dans sa démarche totalitaire. C’est ainsi que l’opposition au Maroc, en particulier dans sa version Bouabidiste, a pu s’inscrire dans des actions servant les intérêts de la nation et, par suite, faire éviter au pays de sombrer dans des crises supplémentaires qui auraient pu être plus graves, tel que cela a été signalé dans l’allocution de Me Abderrahmane Youssoufi à l’occasion de l’inhumation du défunt Abderrahim Bouabid.

Aujourd’hui, il va sans dire que le Maroc connaît une défaillance et un déséquilibre flagrants à ce niveau. Il n’existe pas d’opposition pouvant jouer pleinement le rôle qui lui incombe, en même temps que les composantes gouvernementales se trouvent dans l’incapacité de tirer la sonnette d’alarme ou d’intervenir efficacement pour éviter des erreurs pouvant être fatales.

L’échiquier politique actuel connaît deux noyaux d’opposition :

- Premier noyau : constitué par l’opposition islamiste. En dépit de sa force organisationnelle, de la sincérité de nombre de ses cadres et de sa représentativité en tant que force exprimant de manière «brute» les aspirations de masses très larges, elle demeure toutefois handicapée de point de vue structurel et ne peut, de ce fait, remplir au mieux le rôle d’une opposition lucide et responsable. Ses programmes ne sont pas convaincants quant à leur efficacité et elle ne bénéficie pas, en tant que mouvement, d’un appui étranger autre qu’islamiste. Elle ne dispose ni de la crédibilité ni de prolongements auprès de l’intelligentsia ni auprès de la majorité de la classe moyenne et des cadres supérieurs. Ses supports médiatiques ont une portée très limitée et ne sont pas concurrentiels sur le marché des périodiques écrits. C’est une force qui a été acculée dès le départ à l’autodéfense et à la recherche de moyens pour convaincre de sa légitimité. Elle n’a pas de racines historiques au niveau local car elle fait partie intégrante d’un «international islamiste» que l’on tente de construire dans les temps présents, au milieu d’un grand débat sur la nature des moyens et des objectifs et sur le réalisme du projet.

C’est donc une opposition qui ne peut donner un apport sérieux aux tentatives de sortie de crise étant elle-même un problème. Elle substitue à toutes les catégorisations sociales, économiques et intellectuelles une dichotomie simpliste : les «pour» et les «contre» l’Islam. Sa méthodologie est donc démesurément artificieuse. Elle peut s’opposer à des actions pour le simple objectif de s’exhiber en tant que garde-fou pour l’Islam (projet de plan national pour l’intégration de la femme au développement qui ne contredit nullement l’interprétation raisonnable de la charia), comme elle peut mettre sur la table des questions d’ordre purement politique mais complètement détachées de la réalité (proposer de lier les systèmes juridiques au patrimoine en tant que solution au problème de l’identité), quand bien même il ne s’agirait que de revendications apocryphes.

- second noyau : représenté par un ensemble d’organismes de la société civile, de syndicats, de la presse indépendante et de certaines composantes de la gauche. Ces entités manquent d’une meilleure connaissance de soi et ne sont pas en mesure de faire valoir leurs forces potentielles. Elles jouent un rôle d’opposition partielle face à la non-reconnaissance officielle et ont du mal à s’imposer en tant qu’élément fondamental dans l’équation politique.

Les participants au gouvernement, quant à eux, ne semblent pas accorder la moindre importance à la mise en garde contre les risques de telles défaillances de crainte d’être acculés à retourner sur un champ politique qui affiche complet et d’être simplement éjecté. Ils ont choisi de remédier à leur impuissance face aux islamistes en continuant à jouer les figurants au sein du gouvernement, se complaisant ainsi dans des tartufferies somme toute confortables.
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