Les riches de la politique
Au Maroc, il existe une génération de leaders politiques dont les sacrifices par le passé font l'unanimité de tous. Rendus célèbres aussi bien par leur bravoure et leur vaillance que par leurs actions au service de la démocratie, ces figures emblématiques ont souvent été victimes de sévices, enfermés dans les geôles de la honte ou acculés à l'exil et l'expatriation. Nombreux sont ceux parmi eux qui portent encore les traces de torture et les empreintes des tortionnaires sur leurs corps.
Grâce à son parcours de militant, cette génération de leaders a pu cumuler un capital symbolique qu'elle utilise, aujourd'hui, pour justifier des actes injustifiables, accepter tous les compromis, faire toute sorte de concession et approuver des décisions et mesures en totale rupture avec la démocratie. Ces ténors de la politique en sont à essayer de justifier le présent par le passé et de convaincre l'opinion publique que leur lutte pour l'instauration de la démocratie fait de leur personne des démocrates sempiternels par excellence, combien même cette démocratie serait bafouée par leurs propres actes.
Aujourd'hui, il est quasi certain que ces leaders cherchent à convertir leur passé de militant et celui de leurs partis en capital moral indu, mais aussi en épargne lucrative au vrai sens matériel du terme. Les profits d'ordre moral peuvent comporter le fait de s'assurer une immunité contre la critique, s'enliser dans une certaine arrogance, s'attribuer une sacralité à sa personne propre et supposer détenir la vérité absolue. En somme, avoir toujours raison. Les gains matériels ne sont pas à démontrer : bon nombre de ces leaders sont devenus des hommes riches.
Si les partis de l'Administration ont converti certains riches en "leaders politiques", les partis issus du mouvement nationaliste ont en revanche fait de certains leaders politiques des hommes riches.
Cette dernière conversion s'est faite à travers trois voies :
1- Le mandat électoral : les années de boycott et de confrontation ayant pris fin, les militants démocrates se sont engagés dans le processus électoral qui leur a permis d'accéder à des positions des fois génératrices de profit matériel, corollaire d’une gestion "spéciale" des institutions élues. Ils tirent profit également des privilèges matériels inhérents aux relations "particulières" avec les représentants de l'autorité et certaines élites placées en tête de la pyramide de l'économie locale.
2- Les fonctions publiques : Le pouvoir a veillé à faire participer les grandes figures de l'opposition à la gestion des choix en place, à la confection et à la multiplication des moyens d’implication à la gestion. Ainsi, nombre d'entre eux ont-t-il assuré diverses fonctions publiques qui leur ont ouvert la voie devant la collecte d'importantes ressources, lesquelles ont parfois entièrement changé leur statut matériel.
Aussi a-t-on pu constater comment, à travers ces deux voies, l’acquisition d’un pouvoir public permet à l’individu de percevoir une «rente» de l’exercice de ce pouvoir public.
3- Le pouvoir au sein du parti : Peu à peu, la position au sein du parti s'est transformée en une situation génératrice de revenus matériels. C'est la rente de l'autorité partisane. Compte tenu de la volonté du pouvoir d'apprivoiser les opposants, celui-ci a jugé opportun d'accorder aux responsables des partis certains privilèges de façon à en faire des super citoyens à l'échelle locale et nationale et à les couvrir des vertus du pouvoir. Les plus «ambitieux» sont devenus frileux, vulnérables et redevables à l'Etat si bien qu'ils s'efforcent de préserver les rapports de connivence et de complicité afin que rien ne vienne troubler leur sérénité.
Nous avons ainsi vécu au rythme d'un processus qui a permis à certains leaders de s'assurer une stature confortable et une ascension sociale conséquente. Ils ont pu acquérir un logement confortable et assurer l'avenir de leur progéniture, outre certains besoins que ni leurs professions ni leurs moyens ne pouvaient leur permettre de satisfaire. L'autre catégorie de ces leaders s'est trouvée en possession de fortunes colossales : terrains agricoles, immeubles, privilèges, sociétés, agréments, actions et parts dans les grands groupements économiques. Ils se sont ainsi placés au sommet de la pyramide sociale, faisant ressortir une disparité incommensurable entre leur statut et celui du reste des militants du même parti ou des autres citoyens en général. Dans le milieu de ces nouveaux riches, l'on n'hésite plus à se faire siennes des pratiques farouchement critiqués par le passé : réceptions et fêtes de mariage extravagantes, villas fastueuses, voitures luxueuses et exhibition à outrance des signes de richesse.
Ces leaders n'ont pas choisi de quitter leurs instances partisanes bien que les revendications d'origine appelant à la réforme soient devenues en total contradiction avec leurs intérêts. Bien plus, ils ont considéré que les moyens dont ils disposent leur ouvrent la voie pour changer le parcours de leurs partis, et métamorphoser le projet de réforme en simples revendications creuses, sans pour autant faire en sorte qu’elles se concrétisent. Plusieurs revendications d'antan appelant aux réformes ont été mises au frigo dont celle tendant à la mise en place d'une loi instaurant l'obligation de justifier la provenance des fortunes que les forces nationalistes n'ont cessé de revendiquer haut et fort, au motif qu'elle constitue un point crucial du processus de réforme, de moralisation et de lutte contre la corruption.
Plusieurs des leaders politiques ne sont plus en mesure de défendre les termes de la réforme structurelle nécessaire au pays. Ils ne peuvent plus souffrir les conséquences du choix démocratique dans la gestion de leur parti. Ils ont alors excellé dans l'invention de procédés qui leur permettent de s'éterniser dans les postes de responsabilités partisanes, faisant fi des contestations des bases ; ils ont ainsi réussi à se confectionner des bases sur mesure, formées de clients auxquels ils peuvent distribuer des miettes de profits.
Plusieurs militants ont quitté leurs partis suite à la détérioration de la situation dans ces derniers et à l'effondrement des systèmes de valeurs ayant été à l'origine de leur création. Cependant, nombre d'anciens membres n'arrivent pas à se sevrer de leurs liens avec leurs partis. Certains attendent encore leurs parts d'éventuels avantages, d'autres demeurent attachés à leur appartenance au parti comme rempart contre les abus ou les atteintes à leurs droits de citoyen, sans oublier ceux qui, demeurés sincèrement fidèles aux principes de l'action politique intègre, se trouvent profondément déçus par le devenir du parti. Ces derniers attendent la délivrance sans pour autant perdre espoir. Ils attendent toujours ce miracle qu'est le retour à la situation d'antan, quand les nobles principes primaient le tout.
L'action politique n'est pas un abonnement à durée indéterminée dans le club de l'opposition. C'est un moyen pour accéder aux postes de responsabilités publiques et une aspiration à la mise en oeuvre des programmes du parti et à la gestion des affaires générales, conformément à des règles garantissant la véracité de l’opération. Mise en oeuvre de la sorte, l'action partisane devient génératrice de revenus, mais ceux-ci ne doivent pas constituer un objectif en soi. Ils doivent être perçus légalement, dans les limites raisonnables déterminées par le parti, conformément au principe qui veut que la politique soit un service public et non un moyen de promotion sociale. Le phénomène des "riches de la politique" a anéanti ce principe chez nous. L’expression "riches de la politique" ne signifie pas "les politiques riches" mais "les enrichis grâce à la politique", c'est-à-dire ceux parmi les politiques qui doivent leur fortune uniquement à l'action politique et à tout ce qui s'en suit en termes de privilèges et d'opportunités. Au Maroc, nous assistons aujourd'hui à l'émergence d'une nouvelle conception selon laquelle tout sacrifice dans le passé doit être matériellement récompensé dans le présent.
Combattre le phénomène des "riches de la politique" ne signifie pas la substitution des enrichis par d’autres, mais plutôt garantir le retour aux valeurs philosophiques et morales de la politique. A notre sens, cela n'est possible qu'à travers deux voies : la démocratie interne qui interdit de transformer la responsabilité organisationnelle en une situation quasi-durable telle un «métier», et l'exercice du contrôle, dans ses dimensions partisane et publique, sur l'évolution du patrimoine des membres des partis.
On a longtemps appelé à la mise en place d'un mécanisme qui permettrait la déclaration périodique du patrimoine des leaders politiques à l'intérieur de certains partis. Cette revendication n’a pas eu d’écho. De fait, tout projet de réforme mené par les leaders qui se proclament réformateurs au niveau de nos partis doit être précédé de l'adoption d'un tel mécanisme afin que le projet soit convaincant.